Interview Pierre Belhassen

 


BIO
Auteur-photographe, Pierre Belhassen photographie ses pairs au gré des rencontres. La rue mais plus largement le monde extérieur est son terrain d’expression. Il y développe ses travaux photographiques sur de longues périodes. Finaliste du LensCulture street photography award 2015, il a été récemment publié dans le magazine Epic stories et M Magazine for Leica photography. Né en 1978, il vit à Marseille. PIerre Belhassen est membre de l’agence Le Journal

A propos de Marseille Allogène

allogène \\a.lɔ.ʒɛn\\
(Anthropologie) Qui est installé depuis relativement peu de temps sur un territoire, en parlant d’un groupe originaire d’ailleurs, et qui présente encore des caractères nationaux ou ethniques qui le distinguent de la population autochtone.
(Géologie) Qui a pris naissance ailleurs que dans la roche où ils se trouvent, en parlant des matériaux et constituants de roches.


INTERVIEW

 

« Je considère la photographie comme une forme d’écriture à part entière qui peut se suffire à elle-même. »

Et si on commençait cette interview par l’origine du titre de ce projet?

En anthropologie, “Allogène” désigne un groupe venu d’ailleurs qui présente des caractères ethniques qui le distinguent des autochtones…ce sentiment de non-appartenance aux groupes a toujours été présent à mon esprit.
Les notions d’identité et de marginalité m’intéressent, ici à Marseille l’identité est comme la lumière : forte.
J’ai choisi ce titre pour ce projet car je souhaite confronter ce sentiment identitaire à mon propre ressenti : celui de n’appartenir à aucun groupe particulier.

Marseille Allogène a récemment été publié dans le regretté magazine Epic Stories. Dans un très beau texte, autobiographique, tu as choisi la poésie pour illustrer tes photographies, évoquer ton projet, décrire les ambiances Marseillaise et ton arrivée dans la cité phocéenne. Je suppose que la photographie a été un moteur d’intégration à ton nouvel environnement? Et que tes photographies t’ont peut être permis de mieux comprendre les différentes facettes de la ville.

Absolument. J’ai découvert la ville à travers la photographie. Faire des images est toujours un excellent prétexte pour appréhender un lieu. La photographie me sert de point de départ, d’étincelle, tout le reste en découle : les relations sociales et le ressenti profond de l’énergie du lieu. Elle a un rôle de pilier central dans ma compréhension du monde.

L’écriture est elle uniquement liée à ton travail d’auteur photographe?

Oui, même si parfois j’aimerais faire évoluer ce goût pour la plume. Je considère la photographie comme une forme d’écriture à part entière qui peut se suffire à elle-même. Cependant si des mots doivent éclairer mes images, je préfère qu’ils s’inscrivent dans une veine plus poétique. Je crois que le monde a besoin de rêver un peu plus et à ma modeste mesure, j’essaie d’y contribuer à travers mes photographies…et parfois mes textes.

L’errance semble être une des caractéristiques de ton projet, peut être même de ta démarche photographique?

C’est très juste. J’aime le chaos et j’ai toujours été effrayé par le contrôle exacerbé dans le travail…je crois qu’il faut préserver l’énergie de la spontanéité si l’on veut insuffler de la vie dans nos images. J’admire pourtant certains travaux photographiques où la précision et la rigueur sont de mise, le discours très établi, mais je ne me retrouve pas dans cette photographie, j’ai besoin d’air, de liberté. J’aime trop l’errance pour ce qu’elle offre parfois : une forme de fulgurance où finalement on se surprend soi même, cette possibilité qui nous est donnée de nous dépasser, pour voir plus et plus fort. J’associe cette idée de spontanéité avec la musique : Le jazz notamment et la force inhérente de cette musique liée à l’improvisation. C’est la seule façon pour moi de se découvrir : se perdre doit devenir un art.

« Je ne cherche pas à montrer ni à témoigner d’une réalité ou une autre, à Marseille par exemple mes images n’ont aucune portée journalistique. »

En faisant référence à une citation d’Avedon disant  » Toutes les photographies sont exactes, aucune d’elles n’est la vérité  », tu disais que tes images prennent vie dans la rue, elles ne documentent rien, leur contenu est et sera toujours subjectif. Aussi subjective soit une photographie, l’interprétation du photographe, une série de photographies telle que Marseille Allogène finit toujours dans sa forme par prendre un aspect documentaire. Je pense notamment aux couleurs, à la lumière, la diversité culturelle qu’il est possible de ressentir …

Tout travail aussi subjectif soit-il fini par avoir une valeur de “document”…quand j’écris “ne rien documenter” je fais référence à la notion d’information. Ce travail “informatif” est nécessaire, les photojournalistes font un travail remarquable et risquent parfois leur vie pour nous donner cette information. Pour ma part, je ne cherche pas à montrer ni à témoigner d’une réalité ou une autre, à Marseille par exemple mes images n’ont aucune portée journalistique. Je cherche plutôt à mettre en écho mon ressenti dans un lieu donné, en m’appuyant sur le caractère de ce lieu, et Marseille au delà d’être un prétexte est un formidable catalyseur.

Dans une interview sur le blog d’Erick Kim, tu mentionnes tes travaux sur la ville d’Istanbul et de Marseille comparant l’aspect frontalier des deux villes. Tu indiques notamment que les frontières ont été un aspect prépondérant de ta vie. Ma curiosité me pousse à en savoir plus à ce sujet?

C’est la question que pose indirectement le titre Allogène. La question de frontière est liée à l’identité. Dans ces lieux “frontières” où les cultures s’entrechoquent, les individus se croisent et interagissent et forme ainsi d’autres identités. C’est cette promesse qui m’intéresse : moi qui ai été élevé dans différentes cultures sans pour autant avoir été “assimilé” : j’y ai acquis une lecture du monde particulière. J’ai évolué entre une culture occidentale et orientale, à travers les arts, la musique, la littérature…mais j’ai aussi été confronté à des univers différents du mien au cours de ma vie. Cette ouverture sur des mondes différents m’a permis de comprendre autrement la réalité qui m’entourait. Je suis très fier de cette richesse et je souhaite continuer cette exploration. Je crois que c’est pour toutes ces raisons que les frontières m’intéressent, elles ont quelque chose de rassurant pour mon esprit.

Les deux villes ont en commun d’avoir toujours été des terres de migrations. Cet aspect pourrait elle être le pont, que tu mentionnes dans le blog d’Erick, pour joindre les deux projets et peut être te conduire vers un projet plus vaste?

Nous parlions d’errance tout à l’heure, mais à travers elle je souhaite néanmoins avoir un cap. Cette idée d’inscrire mes projets actuels et futurs dans un mouvement plus large me séduit. Plus j’avance dans mes travaux, plus les thèmes qui me touchent se précisent, cela m’aide à mieux comprendre ma trajectoire. J’espère un jour avoir l’opportunité de faire dialoguer ensemble mes différents travaux dans un projet plus vaste encore. Pour l’instant je me concentre sur Marseille et Istanbul mais cette idée reste dans un coin de ma tête.

5 photobooks que tu apporterais sur une île deserte?

Early Colors de Saul leiter, Les americains de Robert Frank, Under a grudging sun d’Alex Webb, Wonderland de Jason Eskenazi et dream /life de Trent Parke.


Interview Jerome Lorieau / In Frame

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