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Yan Morvan

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YAN MORVAN
Né à Paris en 1954. Après des études de mathématiques puis de cinéma, il effectue des reportages sur les Hells Angels de Paris, puis sur les prostituées de Bangkok. De 1980 à 1988, il rejoint l’agence Sipa et devient correspondant permanent de l’hebdomadaire américain Newsweek, pour lequel il couvre les principaux conflits. Photographe indépendant depuis 1988, reconnu comme l’un des plus grands spécialistes de la photographie de guerre, il collabore régulièrement avec la plupart des grandes publications internationales. Ses reportages de guerre lui vaudront le prix Robert-Capa, pour son travail au Liban en 1983, deux prix du World Press Photo et de nombreuses récompenses décernées par les écoles de journalisme américaines.  Membre du studio hans lucas depuis 2015

En terminal, j’achetais le magazine Zoom. Je regardais les photos de Don Mc Cullin et d’Eugène Smith. Ils témoignaient des atrocités de la guerre. C’était l’époque du flower power et j’étais aussi engagé politiquement dans une mouvance crypto-anarchiste des années 70. Je me suis lancé dans la photographie par militantisme. Puis, je suis venu à Paris pour faire une école de cinéma, l’actuel Femis. J’ai échoué. Alors j’ai intégré la Fac de Vincennes où j’ai commencé à développer des films. Mon professeur Gérard Girard, l’homme qui coiffé d’un slip, hante aujourd’hui le Campus de Paris VIII me permet de débuter la photographie. Puis on me présente à Libération où je commence à effectuer des piges en collaborant avec l’agence Fotolib puis Norma. C’était en 1974. Je n’avais pas une tune. Alors il m’arrivait de voler. C’est comme ça que je me suis retrouvé avec quelques boitiers et objectifs Olympus. J’ai tout revendu pour acheter un boitier Leica.

Ensuite j’ai bossé pour Paris Match. Mon travail sur les blousons noirs commence à la même époque. Puis je me suis retrouvé à travailler pour Le Figaro. C’était pas pour moi. J’ai tenu un an et demi avant de claquer la porte et quitter la France pour les bordels de Bangkok. Pendant six mois, les amphétamines seront mon pain quotidien. A mon retour en France, je suis arrivé à l’aéroport avec plusieurs kilos en moins, un pantalon de cuir et les lunettes de soleil noires sur le nez . C’est là qu’un vendeur de Sipa, que je connaissais de Paris Match, me présente à l’agence que j’intègre rapidement.

Il faut du temps et de la patience pour pénétrer les mouvements, les gangs et obtenir la confiance des individus. C’était rare de pouvoir photographier les numéro un, les chefs de bande, les caïds de la Cité, ceux qui avait une aura importante. Les numéro deux et trois en avait moins et du fait de leur position, ils recherchaient de la reconnaissance. C’était ceux là que je pouvais atteindre et photographier.

J’ai pu perdurer à photographier les gangs dans le temps car je n’étais pas en en rivalité avec eux. Je n’insistais pas pour faire des photos. Je n’étais pas à la recherche du scoop. Cependant, je ne photographiais pas toutes les situations. Pour durer, il faut savoir prendre des risques et il faut parfois savoir se retirer. Et comme à la guerre, il faut faire attention. Lorsqu’il y avait des affrontements, j’attendais une ou deux heures. Je ne partais pas. J’arrivais juste après. Les batailles continuaient mais la première ligne avait été nettoyé, les combats étaient moins intenses. Avec les gangs, j’ai fait des bagarres et des combats de rue. Il faut savoir se positionner. On apprend avec l’expérience.

Puis un jour à la terrasse d’un café, je tombe sur un article sur la situation politique en Turquie. Je pense qu’un coup d’état est en préparation. Je propose le sujet au boss de Sipa, Gökşin Sipahioğlu. Dans un accent turc, le mec me dit « tu es fou ». Il refuse. Quelques jours plus tard, un coup d’état a lieu. Réglo, Gökşin m’envoie alors en Turquie. J’obtient six pages dans Paris Match. Ma carrière de photographe de guerre commence ce jour là d’aout 1980. Je couvrirais ensuite les conflits Iran/Irak, le Liban, l’Irlande du Nord, le Kosovo entres autres.

« Le système est devenu individualiste et extrêmement compétitif. Pour grimper et te faire reconnaître, tu es obligé de te battre constamment contre les autres. En face de toi, tu as possiblement un ennemi potentiel ou un mauvais ami. A l’époque des agences, cela n’existait pas. »

En 1988 je quitte Sipa pour devenir un photographe indépendant. La même année, j’ai essayé de rentrer à Magnum mais ils m’ont débouté. Aujourd’hui si j’avais de nouveau la possibilité de me présenter à Magnum, cela serait pour avoir une structure capable de gérer mes archives. Alors qu’à l’époque, je souhaitais entrer chez Magnum pour la réputation de l’agence. Depuis la disparition des agences, la conjoncture fait que si tu n’es pas un photographe reconnu, tu n’existes pas. Le marché a détruit la notion de communauté, d’esprit collectif et de solidarité. C’est dorénavant au photographe de se valoriser par ses propres produits. Le système est devenu individualiste et extrêmement compétitif. Pour grimper et te faire reconnaître, tu es obligé de te battre constamment contre les autres. En face de toi, tu as possiblement un ennemi potentiel ou un mauvais ami. A l’époque des agences, cela n’existait pas.

On m’a rapidement collé une étiquette de sexe et de violence. J’étais prisonnier du personnage et de l’image. Je m’en suis sorti en réalisant Champs de Bataille. J’aimerais d’ailleurs continuer et travailler sur un Tome 2. Mais entre le moment ou tu crées quelques choses et le prochain projet, il faut laisser le précédent vivre et se répandre dans les institutions. Cela peut prendre entre 3 et 5 ans avant que l’ensemble soit mondialement reconnu. D’ici là je souhaite trouver des financements pour travailler sur le tome 2 et me rendre en Irak, en Ukraine, au Yemen, etc.

Je suis un grand lecteur. J’adore les bouquins et j’en lis énormément. Des livres de philosophie, d’histoire et de politique. C’est la base même de mon travail. Je travaille actuellement sur 300 ans d’histoire. En gros depuis l’invention de la machine à vapeur. Je photographie l’histoire de l’humanité.

Alors que les médias sont de plus en plus contrôlés par des intérêts politiques et économiques, que les élites ont perdu le sens de la réalité, mon rôle est de raconter des tranches de vie du quotidien des gens mais aussi de l’histoire de mon pays. Je souhaite que ces documents restent et qu’ils soient une trace de notre histoire. Je ne fais pas de la photographie pour faire de l’argent mais pour que ces photographies s’inscrivent dans la durée. Mon travail est un travail sur le temps. C’est une interrogation sur le temps. Le reste n’existe pas. Et la photographie fige le temps. Le mot image vient des romains. Lorsqu’ils enterraient leurs morts, ils mettaient un masque de cire sur leur visage, imago. Le mot image vient de là.

« L’homme moderne veut être immortel. L’homme antique voulait être éternel… Finalement, ce n’est pas l’immortalité que je cherche mais l’éternité à travers mes photographies. »

La photographie est la seule chose pour fixer le temps. La peinture ne fixe pas le temps. La photo est une invention démoniaque qui arrive à fixer le temps. Et donc d’être immortel. C’est ce concept qui m’anime. Il y a Hannah Arendt qui a écrit un ouvrage formidable sur les conditions de l’homme moderne qui fait le distingo entre l’éternité et l’immortalité. Et ca c’est indispensable. L’homme moderne veut être immortel. L’homme antique voulait être éternel. La différence font que tes exploits te rendre éternel, alors que l’immortalité c’est quelque chose de trivial. Finalement, ce n’est pas l’immortalité que je cherche mais l’éternité à travers mes photographies.

Je ne suis qu’un opérateur du temps. Il y a besoin d’opérateur du temps auquel les autres générations peuvent se raccrocher. J’ai d’ailleurs de plus en plus confiance en la photographie comme moyen de raconter.


Jerome Lorieau / In Frame

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