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Alain Keler

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ALAIN KELER
Membre de l’Agence M. Y. O. P. depuis 2008. Il a, précédemment, travaillé pour les agences Sygma et Gamma, et a été co-fondateur d’Odyssey Pictures en 1989. Il fait des reportages sur les conflits depuis les années 1980, au Liban, en Tchétchénie, en Israël, en Palestine, la révolution en Iran, la guerre civile au Salvador, etc. Il a également travaillé sur la discrimination à l’encontre des Tsiganes roms en Europe. Il a réalisé deux documentaires: The Last Journey (2014), qui raconte l’histoire du convoi numéro 66 de sa mère à Auschwitz; et Parias, les Roms en Europe (2011). Il a reçu le Paris Match Award pour le photojournalisme (1986) pour son histoire, »Ethiopia in the rain », et la World Press Photo dans la catégorie nature. En 1997, il a remporté le prix W. Eugene Smith Award pour son travail sur les minorités dans l’ancien bloc communiste. En 2004, il a été lauréat de l’Association 3P à Paris pour son projet Le pays de la terre qui brûle, sur la complexité du conflit israélo-palestinien.

A 16 ans, mes parents m’envoient en pension dans un lycée public à Honfleur. Puis un jour, j’ai une méningite cérébro spinale. Je reste dans le coma pendant 3 jours. En me réveillant, mes parents me demande ce que je souhaite. Je leur demande un Edixa mat reflex. C’était l’appareil dont je rêvais. C’est ainsi que j’ai commencé à réaliser mes premières photos avec le désir d’aller plus loin.

Plus tard, je travaille un an dans le labo d’un journal professionnel, boulot qui me permet d’économiser et d’acheter deux Pentax. J’achète un billet de train pour Istanbul avec comme idée de ne pas revenir en France.

Turquie, Iran, Inde, Népal, Asie du Sud Est, le chemin des routards, avant d’atterrir en Israël en 68. Kibboutzs, premiers bombardements venant de Syrie, puis de Jordanie. Je rencontre une américaine que je décide de rejoindre à New York en 1971. Son père travaillait comme directeur d’un magazine scientifique. Ils avaient parmi leurs amis le directeur de la photo du NY Times, John Morris. J’obtiens un rendez vous. John regarde mes photos et me dit « it’s not very exciting » en m’invitant à le rappeler dans deux jours. Il m’invite alors à un barbecue chez le photographe Eddy Adams. Le fils de John, Oliver Morris, un des membres de la Soho photo gallery, est présent. Il m’invite à rejoindre la gallerie. Je commence alors à m’insérer dans une communauté photographique et j’obtiens une première exposition modeste de mes photos de voyage autour du monde.

Je reste plusieurs années à New York, puis un jour je suis obligé de quitter le pays car je n’ai pas de papiers légaux. Dans le même temps j’obtiens une commande pour des livres de langue, ce qui va me permettre de faire le tour de l’Amérique du Sud.Première étape, le Mexique, puis le Guatemala, Pérou, Argentine, Venezuela, Porto Rico. Au Pérou, je rencontre une infirmière suédoise, que je viendrai rejoindre un an plus tard pour de nouveau voyager en Amérique du Sud. Avec Marja, nous quittons pendant notre voyage la Bolivie pour l’Argentine à la mort de Péron. Je rencontre alors des photographes comme David Burnett, Alain Nogues et Chas Gerretsen.Ensuite nous allons en Terre de Feu, puis, au retour, avec Marja, nous décidons d’aller à Santiago du Chili pour essayer de couvrir le premier anniversaire du coup d’état Je me fais accréditer et rentre dans l’univers de la news photographie en couvrant les cérémonies liées à l’anniversaire du coup d’état.

Le bureau de Sigma New York me conseille alors de rentrer à Paris pour rencontrer le fondateur de Sygma, Hubert Henrotte. De fil en aiguille, je commence à faire du news.. L’agence m’envoie en Yougoslavie puis au Portugal. J’arrive à Lisbonne deux jours après une tentative de coup d’état, en obtenant via l’agence Sygma une commande pour Time. J’y passerai 3 mois. Lors d’une manifestation, je me fais prendre pour un espion cubain et j’évite de peu le lynchage. Cependant, je perds mon Nikon F. L’actualité m’amène plus tard en Espagne pour couvrir les événements politiques suite à la mort de Franco. A Barcelone, je me fais prendre par les gris, les crs espagnols, qui me rouent de coups et m’explosent tout mon matériel photo. Plus d’appareil, je me retrouve comme nu au beau milieu des Remblas. Je téléphone à l’AFP à Madrid où j’ai un copain journaliste. Un flash spécial est diffusé sur les radios françaises. Ensuite, je couvre l’Iran et la guerre civile au Salvador, et bien d’autres histoires. A l’époque, je voyageais quasiment 8 mois sur 12!

En 1985, lorsque je me suis déplacé en Ethiopie, Sygma venait de créer un département TV. C’était les débuts de Canal Plus, ils avaient besoin d’apports de contenus extérieurs et l’agence avait obtenu des contrats avec ces chaînes. Je me suis greffé à l’équipe TV pour l’Ethiopie. Le gouvernement révolutionnaire de l’époque appréciait peu la presse. On avait des guides et des chauffeurs qui nous contrôlaient en permanence. Avec Médecins Sans Frontières nous sommes allés dans le nord de l’Ethiopie, dans le camp de Korem, un des plus importants camps de réfugiés.. Lorsque nous avons quitté le camp, il s’est soudainement mis à pleuvoir après deux ans de sécheresse. Il y avait une famille qui se protégeait de la pluie en faisant corps avec l’arbre. On s’est arrêté et j’ai fait une photo. C’est notamment avec ce travail que j’ai eu le World Press catégorie nature en 1986. La même année, j’ai aussi eu le prix Paris Match. La réception à l’hôtel de Lassay, avec Jacques Chaban Delmas, était assez émouvante. J’étais très intimidé.. Aujourd’hui j’ai beaucoup plus d’assurance. Mes parents étaient là pour l’occasion. C’était sympa.

« Mon rêve de travailler sur des essais photographiques a commencé lorsque j’ai quitté l’univers des grandes agences. »

Je suis resté douze ans à Sygma. J’étais un des rares photographes à vouloir partir 3 mois pour faire un travail de profondeur et le panorama d’un pays. Pas d’essai photographique mais plutôt un travail d’archive. Je traitais tous les types de sujets. L’armée, la politique, l’industrie, le social. Je faisais des photos plus personnelles avec mon Leica, toujours rempli de films noir et blanc, en plus des appareils chargés en couleur.

Mon rêve de travailler sur des essais photographiques a commencé lorsque j’ai quitté l’univers des grandes agences. Lorsque tu couvrais un événement ou une commande, l’agence te donnait des garanties pour 3 ou 4 jours, parfois une semaine. L’actualité retombée, elle te demandait de rentrer. Et c’est à ce moment là précis qu’il fallait rester, de manière à pouvoir utiliser les premières graines semées en rencontrant des gens. C’était à ce moment qu’il fallait creuser, rester et continuer à travailler. C’était mon rêve et j’étais frustré de ne pouvoir le réaliser.

C’est en 1987 que je démissionne de Sygma. Je récupèrerai tous mes négatifs et planches contact quelques années plus tard. Je n’ai pas regretté d’avoir quitté l’environnement des agences. Quelques années plus tard, rachetées plusieurs fois, elles ont disparu. Ce nouvel épisode de ma vie de photographe m’apprend à devenir indépendant. J’obtiens des commandes de magazines. Je fonde l’agence Odyssey qui explose en 1993 suite à des dissensions internes.

Au milieu des années 90, j’effectue une tentative timide chez Magnum en approchant plusieurs photographes. À Paris, l’un d’entre eux me dit que je ne fais rien de ce que Magnum ne fait pas. C’était l’époque où Martin Parr venait de faire son entrée dans l’agence. Son approche différente permit à l’agence de prendre une nouvelle direction. Magnum était l’agence dont je rêvais, mais j’ai laissé tomber. Je me suis dit que je n’étais pas assez accrocheur pour avoir à me battre, à faire la retape auprès de tout le monde. Pour qu’un tel me recommande à un tel etc. Je ne supporte pas ça, je ne suis pas très à l’aise pour me vendre. Je ne regrette pas, j’ai fait mon chemin tout de même, avec un seul regret, de ne pas avoir commencé mon travail personnel plus tôt.

« Je pense que le photographe ne doit pas s’endormir sur ses lauriers tu es photographe jusqu’à ce que tu ne puisses plus marcher ou plus voir. Tu dois continuellement évoluer et faire des photos en étant curieux et observateur de tout ce qui se passe. Chacun amène sa pierre à l’édifice. On doit s’en nourrir pour évoluer. »

Puis en 2008 je rentre au sein de l’agence MYOP. Ils m’avaient contacté en m’informant de leur souhait de créer une structure intergénérationnelle. Ma réponse n’a pas été immédiate mais j’ai finalement accepté. C’est la meilleure chose que j’ai faite depuis longtemps. En général, tu travailles plus ou moins avec des gens de ton âge. A MYOP, je me retrouve avec des gens de différentes générations, avec des idées géniales, et qui sont très bienveillants à mon égard. Je suis fasciné par le travail de jeunes photographes et l’évolution des écritures. Leurs travaux et leurs approches sont plus personnels. Les réseaux sociaux, en particulier Facebook, m’intéressent aussi parce que l’on y voit énormément de choses. J’y ai fait un blog, “le journal d’un photographe”, qui me permet de reprendre toute ma vie de photographe, de publier mes images et d’y rajouter des textes, hors champs de mes photos.

Je pense que le photographe ne doit pas s’endormir sur ses lauriers tu es photographe jusqu’à ce que tu ne puisses plus marcher ou plus voir. Tu dois continuellement évoluer et faire des photos en étant curieux et observateur de tout ce qui se passe. Chacun amène sa pierre à l’édifice. On doit s’en nourrir pour évoluer. Mon univers est marqué par le cadre, mais on doit de temps en temps en sortir et essayer autre chose. J’ai un projet avec le XPAN, des paysages qui viennent compléter le reste du travail, plus classique dans sa forme. Je me suis mis au numérique IPhone, avec Hipstamatic, utilisé en Slovaquie sur un travail pendant l’hiver 2011-2012.

Aujourd’hui je travaille sur mes archives notamment à travers mon blog « Le Journal d’un Photographe ». La planche contact est irremplaçable. Elle représente le journal de bord du photographe. Je retrouve des photos isolées, parfois fortes que je n’avais jamais vu auparavant. Ton oeil continue de travailler et évolue avec le temps. Mon idée avec « le journal d’un photographe » est de raconter l’histoire du quotidien d’un photographe et de ne pas montrer que les meilleures photos car dans notre travail nous sommes confrontés à des tas de choses. Il y a des jours où nous galérons et où il est plus difficile de faire des bonnes photos. Le travail d’un photographe, c’est un ensemble qui mélange des photos fortes et moins fortes. Ces photos moins fortes servent de trait d’union. Un peu comme dans un film. Lorsque tu vas voir un long métrage, tu as des moments très forts et des moments moins forts. Les deux forment une continuité racontant une histoire.

Via mes archives je réalise aussi des objets photographiques plus personnels. Des impressions de grand formats de 28 pages que j’appelle Fragments. Vous pouvez les voir sur le site de MYOP dans la rubrique portfolio. J’essaye de créer des mélanges à travers différentes thématiques de ma vie de photographe, par exemple, mes premières photos de jeune photographe, Vents d’Est, l’Ethiopie, ma famille, mes parents. Dans ces projets, je ne veux pas mettre de figures célèbres mais juste des gens comme vous et moi, comme mes parents. Je pense que c’est important de montrer des photos tirées de projets personnels auxquels nous croyons. C’est la vie de photographe. Les points forts d’une vie. Même si ce n’est pas toujours aboutis photographiquement, je trouve ça important de montrer ces photos là.

je fais ce métier par passion et je continue à être passionné. L’image me fascine toujours. C’est mon carnet de vie. J’aime la musique classique, mais je ne suis pas musicien. J’aime écrire mais je ne suis pas écrivain. J’aime le cinéma mais je ne suis pas cinéaste. La photo est un peu un mélange de tout cela. C’est une écriture, de la musique, du cinéma. Une photo reste. On peut la glisser dans son portefeuille. Elle a une force, une émotion extraordinaire, surtout si ce sont des proches qui ont disparu.


Kalel Koven / Jerome Lorieau / In Frame

Links: Alain Keler / MYOP – Blog « Journal d’un photographe »
Sortie du Livre « Journal d’un photographe » Editions du juillet
Evenement Rencontre / Signature / 25 octobre, Paris